ENFER ROUGE, MON AMOUR (Lucien Trọng)

LUCIEN TRONG

ENFER ROUGE,
MON AMOUR

ÉDITIONS DU SEUIL

27, rue Jacob, Paris vie

ISBN 2-02-005544-9

© Éditions du Seuil, 1980.

La loi du Il mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.


lucientrongEn 1975, quand Hô-Chi-Minh-Ville remplace Saigon, Lucien Trong est, à 28 ans, assistant à l’Uni­versité. Après un mois d’hési­tation, il tente de fuir. Repris, on l’envoie dans un camp de réédu­cation. Pendant trois ans et demi, il connaît l’enfer quotidien des bagnards, l’amour d’une petite putain, les succès d’une troupe de théâtre de prisonniers et sur­tout l’amitié de Ly, un détenu qui l’aide à vivre où tant de gens meurent, qui le fait rire quand tant de gens pleurent, qui l’aime dans ce camp de haine.

Ils sont tous les deux libérés, mais plus séparés que jamais. Trong décide encore une fois de fuir. Boat-people embarqué sur un bateau qui subit les tempêtes, les typhons, les pirates, il est chassé d’île en île, ballotté de camp de réfugiés en camp de transit.

Après trois mois d’errance, il parvient à Paris. Rongé par le remords d’avoir perdu son seul ami, le seul cadeau qu’il ait reçu du goulag vietnamien. Enfer rouge, mon amour.

Lucien Trong
Né en 1947 à Bentre. Assistant en agronomie à l’université de Saigon. Actuellement assistant en France au Centre technique forestier tropical.

Seuil ISBN 2.02.005544-9 / Imprimé en France 5-80 photo Bruno Barbey-Magnum

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A mon ami Ly

Avant-propos

C’est triste de perdre un ami. Tout le monde n’a pas un ami. Et c’est plus triste encore de perdre son pays, car nous ne sommes plus maintenant que des âmes errantes, des apa­trides.

Ce que vous allez lire n’est pas un roman, c’est la réalité. Et si parfois les événements se succèdent dans le désordre, c’est parce que j’ai peur d’oublier. Témoigner est devenu pour moi une obligation, même si elle est vaine. Il ne s’agit pas de crier ma haine. Après tant d’épreuves, il ne me reste plus que des regrets.

Que les morts, que les vivants dans cet enfer rouge me viennent en aide pour rédiger ce livre.

Lucien Trong

planducamp

2.Règlement du camp de rééducation

Il est interdit de :

1.Sortir en dehors des barbelés.
2.Quitter la cellule sans autorisation.
3.Changer de place de couchage.
4.Aller d’une cellule à l’autre.
5.Communiquer avec un détenu d’une autre cellule.
6.Passer près des conex.
7.Aller à la cuisine centrale (vol).
8.Passer près des habitations des cadres.
9.Passer près du bureau du camp.
10.S’approcher des barbelés.
11.Aller aux latrines en dehors des heures prévues.
12.Garder sur soi plus de cinq piastres.
13.Garder des outils du chantier, des objets tranchants ou pointus.
14.Se procurer et boire de l’alcool.
15.Jouer aux jeux de hasard (cartes, etc.)
16.Faire la cuisine en dehors des heures autorisées.
17.Avoir des contacts avec les détenus-femmes.
18.Avoir des contacts avec la population.
19.Avoir des contacts avec les gardes.
20.Avoir des contacts avec la famille en dehors des visites.
21.Désobéir aux cadres, aux chefs de cellules, aux responsables.
22.Refuser le travail manuel, gloire du peuple.
23.Avoir des idées ou des gestes lubriques.
24.Garder et lire les livres et revues du régime corrompu.
25.Évoquer dans les conversations l’impérialisme et le gouverne¬ment fantoche.
26.Chanter les vieilles chansons d’amour de l’ancien régime.
27.Discuter des questions politiques.
28.Avoir un langage grossier contraire à l’esprit révolutionnaire.
29.Abîmer les outils de l’État (pelle, pioche, faucille…).
30.Endommager les habitations (risque d’incendie…).
31.Avoir des idées réactionnaires (toute pensée entraîne l’action).
32.Avoir des croyances fétichistes (de pratiquer une religion).
33.Faire de la propagande réactionnaire.
34.Être impoli envers les cadres dirigeants du camp.
35.Acheter, vendre ou s’échanger des vêtements, provisions, etc.
36.Se disputer ou se bagarrer.

Toute infraction entraîne un jugement et une punition allant de l’en¬chaînement à l’envoi au conex avec suspension de visite et suppression des colis.

LA DIRECTION

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cellule

—>Chapitre 1

1

Je suis né en 1947 au milieu des décombres. La première guerre d’Indochine avait éclaté quelques mois auparavant avec le bombardement de Haiphong par la flotte française et le soulèvement de Hanoi par Hô Chi Minh. Mon père travaillait alors dans une firme automobile française à Saigon, ce qui en faisait une victime toute désignée aux représailles du Viêt­minh. L’imminence de ma naissance et la progression des maquisards l’incitèrent à envoyer ma mère, mon frère aîné et ma sœur Lan chez ses parents à Bentre, dans le delta du Mékong.

Mon grand-père était un gros propriétaire foncier, riche mais généreux avec ses métayers qui l’aimaient beaucoup. Il vivait entouré de ses nombreuses femmes et de ses enfants dans une grande maison aux colonnes d’ébène. Cependant, la guerre allait bientôt toucher le delta et, peu de jours avant ma naissance, la maison de grand-père fut incendiée; plusieurs membres de ma famille trouvèrent la mort.

Accompagnée de deux filles de métayers qui travaillaient pour grand-père, ma mère se jeta sur la route de l’exode avec mon frère et ma sœur. C’est ainsi que je naquis dans un fossé, non loin des ruines fumantes de mon village, au milieu des crépi­tements de mitrailleton père à Saigon. En vain. L’arme la plus efficace des maquisards était le sabo­tage. Ils avaient miné les routes, fait sauter les ponts. Nous fûmes bloqués un an à My-Tho, près de Bentre, et vécûmes comme tout le monde, comme des mendiants, tenaillés par la faim et la peur, dans une cabane de paille adossée à une pagode, à même la terre battue avec, pour seule richesse, quelques sacs de toile de jute qui nous servaient de couver­ture. My-Tho était à peine ravitaillé, faute de transport. Du reste, ma mère n’avait pas d’argent. Nous dûmes notre salut à nos servantes qui, pour nous nourrir, vendaient des noix de coco – et sans doute leurs charmes – aux soldats français. C’était payer bien cher leur reconnaissance à grand-père.

Né avant terme, j’étais un bébé malingre. Un soir, croyant que j’allais mourir, ma mère et Dong, ma nourrice, décidèrent de me conduire chez le guérisseur malgré le couvre-feu. Elles se barbouillèrent de boue pour s’enlaidir afin d’éviter l’outrage des soldats français. Au premier barrage, elles furent arrêtées ils laissèrent passer ma mère et son bébé squelettique, mais gardèrent Dong. Elle revint le lendemain, désespérée, meur­trie, et resta plusieurs mois prostrée, veillée par ma mère qui vendit sa dernière tunique de soie noire pour nous soigner. Neuf mois plus tard, Dong accoucha d’un bébé café au lait, avec beaucoup de café. Elle confia son enfant à sa mère et nous quitta un jour pour travailler dans un bar, fut la maîtresse d’un officier français, épousa enfin un colonel américain qui l’emmena aux USA. Avant son départ, Dong vint nous dire adieu. Elle arriva en Cadillac, me combla de cadeaux, puis alla s’accroupir auprès de ma mère dans la cuisine pour l’aider à décortiquer des crevettes. Si je parle tant de ma petite nourrice bien-aimée, c’est qu’elle symbolise pour moi le sort du Viet­nam un être généreux, qui passe de main en main, pour qui la seule liberté possible est l’exil, mais qui ne connaîtra jamais l’oubli.

Personne ne croyait à la survie du vieux petit singe ridé que j’étais devenu sous l’effet de la maladie et de la malnutrition. Ce fut pourtant mon frère de trois ans et demi qui mourut. La mairie ayant été incendiée, pas plus qu’on n’avait pu déclarer ma naissance, on ne déclara sa mort. Par commodité, j’héri­tai donc de mon frère un prénom, Trong, qui signifie « l’impor­tant, le respectable », le premier d’une suite de noms succes­sifs. Le deuxième me vint d’un bonze en lequel ma mère avait placé son ultime espoir de me sauver. Pour éloigner les esprits, il me baptisa Nhuong, qui désigne celui qui cède, qui réconcilie, qui est humble. Pas de quoi susciter l’envie! En fait, outre que Nhuong est le prénom que je préfère et qui me convient le mieux, le subterfuge fut efficace, puisqu’il provoqua la déban­dade chez les esprits : je devins un bébé prospère et joufflu.

Au bout d’un an, la situation militaire se calma un peu et nous pûmes regagner Saigon, retrouver une sécurité et une aisance relatives.

Après la chute de Dien-bien-Phu en 1954, la France vaincue s’effaça devant l’Amérique et la guerre continua. J’avais 7 ans, j’étais un petit garçon solitaire qui vivait et grandissait au milieu d’un drame national doublé de conflits familiaux. Nhuong ne pouvait réconcilier personne. Je me repliai sur moi-même.

Bien qu’ils fussent bouddhistes, mes parents me placèrent à l’institut catholique Taberd, école puritaine et sévère dont je garde un souvenir très flou mais qui me valut le troisième prénom de Lucien, symbole de lumière, tout aussi mal venu que le premier : j’étais de plus en plus sombre.

Après mon bac, je partis en France pour préparer le diplôme des Eaux et Forêts et suivis ensuite un stage aux USA. A mon retour, on me nomma assistant à l’université de Saigon, sec­tion agronomie. Taciturne et sérieux, je paraissais pourtant plus jeune que mes étudiants. A 24 ans, mon seul refuge était la peinture, et le semblant de vie bohème que mes expositions me permettaient de goûter était ma seule ouverture sur le monde. En conséquence, mes amitiés étaient futiles et mes amours médiocres.

Les événements allaient se charger de me sortir de ma tor­peur. L’ironie du sort voulut que ce ne soit pas la guerre qui bouleverse à ce point ma vie, celle de mon pays, mais la paix! A y bien réfléchir, rien d’étonnant à cela. Nous n’avons jamais connu la paix : le royaume champa fut envahi et assi­milé par le Viêt-nam, qui à son tour fut dominé pendant mille ans par les Chinois, puis occupé pendant cent ans par les Français, pendant un quart de siècle enfin par les Américains. En dépit de tout, le peuple vietnamien a su résister à toutes les invasions successives; inchangé, seulement enrichi d’expé­riences bonnes et mauvaises. Quelques milliers d’années ont donné ce mélange subtil de Champas, de Vietnamiens, de Chinois, de Français, d’Américains.

Reflet de cette image composite et unique, gonflée de plu­sieurs millions de réfugiés qui viennent chercher emploi et sécurité, de milliers de soldats qui y trouvent le repos du guerrier, Saigon « fait avec» la guerre, porte avec simplicité les traces de son passé d’occupation; quartiers chinois, pagodes côtoient maisons coloniales, cathédrales de briques roses, longues allées ombragées. Dans les magasins, on trouve pêle-mêle des vins fins, des oeufs de mille ans, du camembert, de la saumure de poisson et du Coca Cola. Les buildings jouxtent les petites maisons basses et obscures faites de tôle ondulée, de feuilles de cocotiers, de carton, de boîtes de conserves apla­ties, de chiffons. Oui, il y a la pauvreté, la corruption; des mendiants et des putains. Mais vaille que vaille, personne ne meurt de faim; l’opéra chinois, le cinéma, les fêtes, ne sont pas réservés aux riches; sur une seule moto, s’entassent allégrement père, mère et cinq ou six enfants, plus un canard laqué, les champignons parfumés, la bouteille d’alcool de riz destinés à une belle-famille encore plus pauvre que soi.

Dans le désordre indescriptible de la guerre, un peuple intelligent, travailleur, festif et gourmand avait su maintenir l’équilibre pourtant précaire du bonheur dans le malheur. La paix nord-vietnamienne a détruit cette savante illusion.

J’ai appris l’avance des chars nord-vietnamiens alors que j’étais à Manille, où je remplaçais le doyen de la faculté d’Agriculture au sein d’une conférence sur les recherches agronomiques en Asie du Sud-Est. Mes collègues philippins me conseillèrent alors de prolonger mon séjour et d’attendre les événements. Il n’en était pas question. Je voulais être auprès de ma famille dans ces moments qui seraient nécessairement difficiles; d’autre part, mes séjours en France et aux États-Unis m’avaient démontré que je ne pouvais espérer être heureux que dans mon pays natal. D’ailleurs, le Front de libération n’avait-il pas promis un Viêt-nam neutre? Qu’avais-je donc à craindre? La vie ne pourrait qu’être meilleure sans la corruption du régime Thieu. Je suis revenu de Manille le 5 avril 1975, après la chute de Ban-Me-Thuot, sur les Hauts Plateaux. Comme au jeu de quilles, du nord au sud, les villes tombèrent une à une.

Le mercredi 30 avril 1975, les premiers chars nord-vietnamiens entrèrent dans Saigon. Ce fut la débandade, la panique. Tous cherchaient à fuir, qu’ils fussent compromis ou non.

Ma sœur Lan, dont le mari, Hau, était officier, se sentait plus menacée que d’autres, mais elle était sûre de pouvoir partir avec le conseiller américain de Hau. Il va sans dire que le conseiller américain est parti sans les attendre. Ma sœur et Hau quittèrent donc leur maison pour trouver refuge chez nous.

Au moment où le général Minh annonça officiellement la défaite, il ne restait plus à Saigon une seule trace de l’impé­rialisme et de l’armée on avait brûlé uniformes, photos, adresses, jeté les armes, caché les voitures, effacé précipitam­ment le drapeau jaune rayé de trois bandes rouges peint obli­gatoirement sur les maisons pour « délimiter les zones» sous Thieu; simultanément, on se procurait en hâte des drapeaux rouges, de préférence plus grands que ceux du voisin, en signe d’allégeance au nouveau régime. On exhumait aussi avec sou­lagement les vieux habits qui permettraient de se noyer dans la grisaille, des vêtements ternes certes, mais littéralement cousus d’or. Au Viêt-nam, l’épargne se convertit immédiate­ment en métal jaune. Chacun, même le plus pauvre, constitue sa réserve en prévision des coups durs. En cas de trouble, mieux vaut le garder sur soi on cache l’or dans les doublures, dans les ourlets. Ceux qui n’avaient rien à cacher cachaient des riens.

Certes, Saigon fut prise sans trop d’effusion de sang et ne fut vidée de sa population que progressivement, ce qui accrédita auprès de l’opinion publique internationale l’idée d’un soulèvement populaire. En fait, seuls les « cadres sur place », infiltrés dans le tissu urbain, occupant des postes clés dans l’administration et dans l’armée, participèrent aux opé­rations; le peuple se contenta d’accepter passivement le gou­vernement du plus fort. S’il y eut jamais un léger doute dans l’esprit des Sud-Vietnamiens quant à la nature de l’intervention des «frères du Nord », il fut vite levé : l’attitude des uns et des autres démontrait à l’envi que le libérateur était un occupant, d’où l’empressement de la population à participer aux mani­festations bruyantes et tapageuses qui l’obligeaient à se lever à 2 heures du matin sous la pluie et à rester dix heures debout sous le soleil pour acclamer les dirigeants du Nord en «visite» à Hô-Chi-Minh-Ville ou pour saluer la réouverture de la ligne de chemin de fer Saigon-Hué-Hanoi. Ce symbolique trait d’union entre le Nord et le Sud servit en fait très prosaïquement à acheminer les cadres du nord au sud et les richesses du sud au nord. Le grenier à riz se vidait, l’économie se détériorait, sapant chaque jour un peu plus l’apparence de prospérité. L’illusion de la joie de vivre sous le régime communiste se défaisait au fil des arrestations arbitraires, des exécutions publiques, des démonstrations de force souvent sanglantes. La soif de vengeance se camouflait mal derrière la façade osten­tatoire de fraternité.

Remplaçant les enseignes commerciales désormais inutiles, les portraits géants de Hô Chi Minh, Lénine, Marx et Fidel, les banderoles chantant les louanges du marxisme-léninisme pavoisaient les rues : le rouge prédominait dans cette ville exsangue.

Les haut-parleurs poussaient comme des champignons, déversant des chants patriotiques du style opéra de Pékin, dont l’accent strident n’avait plus rien de vietnamien; le flot musical ne s’interrompait que pour inciter la population à se porter volontaire pour nettoyer les égouts de la ville ou conspuer le régime impérialiste à coup de slogans hysté­riques et haineux. Par souci d’harmonie sans doute, on main­tenait le même style venimeux à la télévision, à la radio, et dans le seul journal qui subsistât : Le Saigon libéré.

Les réunions politiques remplacèrent les innocents loisirs d’autrefois; la délation et l’autocritique constituèrent dès lors la seule distraction licite et obligatoire. Pour préserver la sécurité de sa famille, chacun devenait un mauvais acteur de théâtre, écœuré par son rôle, submergé par la peur.

Le gouvernement du peuple appela rapidement militaires et fonctionnaires à se présenter à des stages de rééducation d’une durée de dix jours. Nous apprîmes tout aussi rapidement qu’on y partait pour une durée « indéterminée » et que les officiers étaient transférés dans le Nord. C’est alors que j’ai envisagé de fuir. J’en parlai à la maison. Ma mère refusa cette solution pour elle-même, par crainte de ne pouvoir supporter un voyage que tout le monde savait dangereux il fallait affronter la mort pour vivre libre. Lan hésitait, mais Hau préféra ignorer les rumeurs alarmantes et se soumettre à la rééducation. Quant à moi, ma décision était prise. Je préparai mon départ, à l’insu de ma famille de peur qu’elle ne cherche à me retenir. Seulement, il fallait faire vite la saison des moussons allait bientôt commencer et les chances d’arriver à bon port étaient déjà suffisamment faibles pour qu’aux contrôles policiers et aux attaques de pirates on ajoute encore les risques de typhons.

Je vendis ma voiture à un Hindou contre quelques taels [1] d’or, assez pour assurer mon voyage et ma survie pendant quelques jours. Néanmoins, les filières se raréfiaient. Pour empêcher l’hémorragie, le gouvernement avait réquisitionné tous les gros bâtiments commerciaux au profit de la marine révolutionnaire. Il ne restait plus que les bateaux de pêche. Par ailleurs, les contrôles des villes côtières se resserraient, les barrages à l’embouchure des fleuves et des rivières se multipliaient la nuit, on tirait à vue sur les bateaux. Les canonnières récupérées sur l’armée de Thieu patrouillaient le long des côtes et ratissaient les candidats à l’évasion. J’appris plus tard qu’il s’agissait moins d’empêcher la fuite des hommes que des capitaux. Après tout, peut-être avait-on raison bon nombre de bateaux sombraient corps et biens; autant récupé­rer l’or avant le naufrage! Le plus souvent, le fruit de la saisie était réparti en deux lots dont l’un seulement alimentait les caisses du régime; le reste allait dans les poches des senti­nelles et des autorités locales, ce qui ne manquait pas de stimuler leur zèle révolutionnaire.

Avec la pénurie des embarcations possibles, il fallut bientôt non seulement un sauf-conduit pour se déplacer de ville en ville, mais encore pour pêcher. Au début, croyant naïvement à l’incorruptibilité des communistes, si prompts à vilipender le régime pourri de Thieu, je m’étais affolé, sans comprendre que chaque nouvelle mesure de surveillance ne faisait qu’aug­menter le montant des bénéfices et le nombre des bénéficiaires.

Je quittai Saigon le 10 juin 1975, plus d’un mois après 1’arrivée au pouvoir d’un régime qui décidément reposait sur le mensonge et l’hypocrisie.

J’embarquai à l’aube sur le bateau de pêche d’un certain M. Phuoc. De prétendus neveux assuraient la manœuvre. Cet équipage ne m’inspirait aucune confiance, le pilote avait le regard fuyant, mais je n’avais pas le choix. On me fit des­cendre dans la cabine dont la porte à glissière se referma sur moi. Notre première étape était Go-Cong où nous devions prendre d’autres passagers clandestins. Une violente colique vint à point nommé me distraire de ma peur.

Au bout de quelques heures, le bateau s’arrêta et M. Phuoc m’avertit que mes compagnons allaient arriver, un à un, et que nous repartirions quand ils seraient tous là. En effet, des gens sautèrent sur notre barque qui oscilla dangereusement; de ma petite cabine, je ne voyais rien, mais quand j’entendis le crépitement des coups de fusil et des ordres aboyés avec l’accent du Nord, je sus que nous étions pris. Au milieu des cris et de la bousculade, je perçus la voix bourrue de Phuoc prétendant qu’il était en règle et que sa famille se préparait tout simplement à revenir en province pour cultiver la terre comme le voulait le gouvernement. Un vif échange de paroles rapides ponctué de coups de crosse et de bottes m’apprit que le pilote nous avait trahis. On poussa sans doute M. Phuoc dans l’autre barque, car les bruits s’éloignèrent. Il ne se passe­rait pas longtemps avant qu’on me trouve. Profitant de l’accalmie, je dissimulai rapidement sous une planche mal jointe le paquet de bananes séchées dans lequel j’avais caché mon passeport, mes diplômes et mon carnet d’adresses, et cherchai fébrilement ma petite fiole de plastique contenant un peu d’arsenic dilué dans de l’eau. Elle y était, mais vide, et ma poche était légèrement humide. Je me rabattis sans réfléchir sur mon tube de barbituriques que j’avalai tout entier avec un peu d’eau puisée dans un tonneau. Ce devait être de l’eau de pluie, car elle était très pure et sucrée. Je me souvins alors que, chez nous, ma mère déposait un melon au fond de ses jarres afin d’adoucir et de parfumer l’eau.

La porte à glissière s’ouvrit violemment et on me hurla un ordre en tirant un coup de feu en l’air. Ébloui par le soleil de midi, je sortis péniblement. On m’extirpa avec brutalité. Une douzaine de soldats du Nord en uniforme vert pointaient leur fusil vers moi. Un jeune bodoï [2] au visage enfantin me fouilla, visiblement déçu de ne rien trouver. « Pas d’arme »lançait-il à un type qui devait être un supérieur. En fait, aucun insigne ne distingue les militaires nord-vietnamiens : ils sont tous camarades. Il fut un temps où je trouvais ça formidable.

Le jeune bodoï eut néanmoins un sourire de satisfaction en trouvant ma montre dans une des poches de mon jean. Il la mit discrètement dans la poche de son uniforme ample et moche, étranglé au milieu par une ceinture en plastique jaune. Il suffit de jeter un coup d’œil au chapeau de latanier en forme de demi-melon qui coiffe les soldats nord-vietnamiens pour se rendre compte que le prestige de l’uniforme ne fait pas partie de leur folklore. Cette absence totale de coquetterie contraste violemment avec l’élégance pointilleuse des militaires du Sud, qui n’ont de cesse que ne soient retaillées leurs tenues.

Dans la torpeur qui commence à m’envahir, le geste du bodoï me fait plaisir. Grâce à moi, il aura une montre, sans doute la première de sa vie. Je ne lui en veux pas, à ce fils de paysans pauvres et affamés à qui on a remis un fusil en lui disant d’aller délivrer le Sud pauvre et affamé de l’occupation des impérialistes américains. Tout serait si bien, s’il n’y avait pas le malentendu de la guerre. Je lui ferais visiter Saigon, 1’amènerais au restaurant et lui offrirais un cadeau. Tiens, ma radio. Il me parlerait de ses parents et de Hanoi que je n’ai jamais vu. Et d’ailleurs, nous irions ensemble à Hanoi en pas­sant par Hué, notre capitale impériale, avec sa rivière des Par­fums et ses monuments fabuleux. Notre pays a beaucoup souf­fert de la guerre, nous allons le reconstruire ensemble. Hélas! il n’y a pas de fraternité possible. Quel gâchis! Il est le vain­queur, moi le vaincu. Il est le libérateur, moi l’éternel occupé. Il est déjà endoctriné, et moi je vais l’être. On va me laver le cerveau dans un camp de rééducation. C’est pour éviter ça que je suis parti. Maintenant qu’il n’y a plus d’espoir, les somnifères made in USA vont me tirer définitivement d’affaire.

« Emmène-le dans la cabine, on interroge l’autre d’abord. »

L’autre, c’est M. Phuoc, les bras ligotés derrière le dos jusqu’aux coudes, le visage ensanglanté, qui vacille sur le pont de la vedette à couple de sa barque de pêche. Les palmes des cocotiers s’inclinent vers la mer; les petites vaguelettes scin­tillent. J’aurais mieux fait de jeter le paquet de bananes séchées dans ces paillettes d’or. Du canon de son fusil, le jeune bodoï me pousse dans la cabine. Je trébuche, m’écroule dans le noir, sombre dans le néant. Je vais mourir.

—>Chapitre 2

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2 Responses to ENFER ROUGE, MON AMOUR (Lucien Trọng)

  1. Lê Thy says:

    Năm 2009, một sự tình cờ LT được quen biết với tác giả Lucien Trọng. Lucien đã gởi cho tôi sách trên đây (tiếng Pháp và tiếng Việt). LT phải đánh máy lại vì .. sách được gửi dưới dạng những tấm hình. Sau khi đánh máy bản tiếng Pháp, LT đã phổ biến cho các bạn bè người ngoại quốc để họ hiểu rõ hơn về CS nhất là chế độ lao tù của Việt Cộng.

    Một người bạn ngoại quốc sau khi du lịch từ VN về, đã kể rằng khi đi thăm cố đô Huế, nhìn thấy những vết tích bị tàn phá của Huế. Tên hướng dẫn du lịch đã giải thích một cách trơ trẻn rằng : đó là do Mỹ ác ôn thả bom, bắn phá! Người dân Huế biết rõ hơn ai hết, sự tàn phá đó là do ai gây nên ?

    Tại sao chúng nó có những nơi gọi là “Viện Bảo Tàng Tội Ác Mỹ Ngụy”, trong đó toàn là những bằng chứng xuyên tạc, không đúng sự thật…thì tại sao chúng ta không lập ra “Viện Bảo Tàng Tội Ác Hồ Chí Minh và tay sai”, Tội ác của chúng nó bút mực nào kể xiết trong Cải Cách Ruộng Đất năm 1954. Tết Mậu Thân năm 1968, và những chuyện xảy ra sau 1975 khi chúng nó cầm quyền như các trại tù, những thây người gởi lại trong lòng biển Đông, trong rừng sâu khi đi tìm Tự Do.

    LT nghĩ rằng mỗi người chúng ta nên đóng góp vào công cuộc tiêu diệt đảng CSVN bằng cách vạch ra tội ác CÓ THẬT của bọn chúng để toàn thế giới không còn bị bịt mắt nữa. Chúng ta (VNCH) không thua chúng nó về chính trị, về quân sự mà thua vì chúng ta không lưu manh, không gian trá như chúng nó. Nói tóm lại là chúng ta thua vì không biết tuyên truyền.

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  2. Tại sao chỉ có ở các nước cộng sản mới có những “cuộc cách mạng long trời lở đất” và những “cánh đồng chết” ?

    – Tại vì chỉ ở những nước mà cs giết người như giết kiến thì cs mới chiến thắng, và nước đó mới trở thành nước cộng sản. Ngoài phương pháp “bạo lực”, csản không có cách nào khác để thuyết phục người ta theo.

    http://vn.answers.yahoo.com/question/index;_ylt=AhmTUv17cfhQ0U_QpnMiRIYdnX1G;_ylv=3?qid=20130214052358AAEGFWv

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